L’Aïkido, une confusion générale – par Tanguy Le Vourc’h

Cet article de Tanguy Le Vourc’h est initialement paru dans Self & Dragon Magazine Spécial Aïkido #10. Je l’ai trouvé particulièrement intéressant et rédigé avec une grande finesse. Aussi je souhaite vous le partager ici, avec l’autorisation de son auteur. Je vous invite par ailleurs à découvrir le travail de Tanguy, notamment à travers ces vidéos : ici et .


Dans mon parcours en Aïkido, je n’ai jamais croisé de véritables mystificateurs, d’enseignants qui duperaient sciemment et cyniquement les pratiquants.

Pour autant, j’observe beaucoup de mystifications en Aïkido, de tromperies où les mystificateurs sont aussi des mystifiés ou auto-mystifiés qui continuent de transmettre des croyances, des préjugés et bon nombre de contre-vérités historiques, techniques et martiales dans une narration extrêmement bancale.

L’absence de cohérence qui en résulte pourrait à elle seule expliquer la désaffection du public pour cet art. L’Aïkido, selon moi, souffre d’un phénomène de confusion générale. Faute de pouvoir donner un sens clair à leur pratique, nombre de pratiquants et enseignants se réfugient dans un formalisme sclérosant et morbide où le fantasme prend le pas sur l’expérience.

Un mythe inspirant

La diffusion de l’Aïkido s’est construite sur un mythe : celui du guerrier spirituel, mystique, incarné par Morihei Ueshiba. Un guerrier pacifique et invincible, qui, malgré son âge et sa petite taille, triomphe en utilisant la force de ses adversaires. À jamais libre et debout, il ne terrasse pas ses opposants mais préserve la vie et l’harmonie du monde avec compassion et clémence. Sa connaissance, sa pratique -l’Aïkido- est créée pour diffuser ce message de paix et d’amour universel. Ses élèves, formidables pratiquants et enseignants, sont missionnés à travers le monde pour transmettre cet enseignement à la fois martial et spirituel.

Cette image d’Épinal, enfantine et naïve, est pourtant celle qui a attiré des milliers de pratiquants à travers le monde. Evidemment la réalité est moins simpliste, parfois sombre, plus humaine aussi. Des chercheurs et historiens, notamment Ellis Amdur, pour ne citer que lui, ont beaucoup écrit sur le mythe de l’Aïkido, sur la vie de son fondateur, ses convictions idéologiques et sur certaines réalités de ses croyances sectaires. Le paraphraser dans cet article n’apporterait rien, mais je recommande à tous les pratiquants investis de le lire ou de l’écouter. Les faits décrits sont parfois choquants, particulièrement pour des personnes qui, comme moi, ont baigné dès l’enfance dans une version excessivement idéalisée du message et de la vie du fondateur. Cette mythologie de l’Aïkido, aussi hors-sol soit-elle, ne me semble pourtant pas à rejeter. Elle est fondatrice d’une orientation de pratique, d’une éthique, d’un idéal. Elle a touché des personnes de toutes les cultures car elle porte en elle des archétypes universels : le preux chevalier, le Budoka, le guerrier Shaman, Yoda et ses jedis….

Si cette légende peut inspirer, il m’apparaît indispensable de ne pas détourner le regard, d’observer la réalité, sa réalité, bien en face. Une voie martiale ou spirituelle est censée guider les pratiquants à percevoir les choses telles qu’elles sont, à réaliser leurs potentiels intérieurs. Se réfugier à l’ombre des « maîtres », derrière des légendes empreintes de magie et de pouvoir, mène à l’impasse, nous détourne de notre réalité simple et ordinaire, du centre de notre expérience propre. Cette narration de l’Aïkido n’a pas fait qu’inspirer, elle a malheureusement écrasé, figé la créativité des pratiquants et leur esprit critique. Il est difficile de s’autoriser la remise en question, l’évolution, lorsque vous considérez les enseignants des générations qui vous précèdent comme des surhommes au niveau inatteignable.

Issei Tamaki et Tanguy au Butokuden à Kyoto. © Laurent Sikirdji

Vous avez dit tradition ?

Budoka d’exception, Morihei Ueshiba s’est affranchi des systèmes de transmissions classiques des arts martiaux Japonais. Porté par une créativité et une vitalité exceptionnelle, il a créé son art et a continué à le faire évoluer. Si le Daito Ryu créé par Takeda Sokaku a constitué la majeure partie de sa formation, il n’a pas hésité à intégrer à sa pratique, avec beaucoup de liberté, des éléments inspirés d’autres écoles, d’autres traditions de pratiques martiales et spirituelles. Il a aussi enseigné des facettes très différentes de son art en fonction du public ou des élèves auquel il s’adressait, sans entériner aucun cursus de transmission ou de formation. Il me semble donc difficile de se référer à une quelconque tradition lorsque l’on parle de l’Aïkido, tant sa création révolutionnaire fait figure d’exception dans le monde martial japonais de l’époque. J’ai la sensation que les enseignants qui se cachent constamment derrière la tradition ou leur maître pour définir leur pratique ou répondre à toutes questions sensibles, cherchent une rassurance en donnant un sens « clé en main » à leur enseignement et à leur pratique. Figer, fixer pour se sécuriser et éviter ainsi de se poser une question fondamentale pour toute expression de l’art : « Est ce que cela fait sens en moi, pour moi ? ».

Arts martiaux et religiosité, un lien complexe.

Le parcours et la transmission particulière, non formelle du fondateur, ont permis une très grande liberté à ses élèves. Pratiquants très talentueux et à l’investissement total, ils ont développé de nombreux styles, courants d’Aïkido, en fonction de leurs sensibilités et de leurs compréhensions des propos et des techniques du fondateur. La grande majorité de ses élèves directs suivait son enseignement pour ses compétences martiales. Or la pratique martiale du fondateur s’est énormément nourrie de sa recherche spirituelle. Il apparaît d’ailleurs que certaines de ses capacités provenaient davantage de ses pratiques ésotériques que de ses formations martiales. Ses pratiques d’intériorité n’ont pas été réellement transmises ou alors partiellement, car selon lui, pratiquer l’Aïkido était suffisant. Je pense toutefois que l’influence grandissante de la religiosité, assez hermétique, du fondateur dans son enseignement martial, a aussi développé une certaine confusion. La frontière entre l’expression symbolique de la martialité et l’art martial s’est dissoute. Cela semble être une évolution assez naturelle dans le cheminement d’une personne comme M. Ueshiba qui a consacré son existence à arpenter de concert ces deux voies. En revanche, pour la transmission et plus encore pour la diffusion de masse, cela a généré et continue de générer de grandes confusions.

Assumer la symbolique

Certains élèves de Ueshiba Senseï ont totalement assumé la part symbolique de l’Aïkido. Noro Senseï par exemple, après une étude martiale intense, a créé le Kinomichi pour explorer sous un angle différent les principes du mouvement et la relation à l’autre, à l’espace. D’une façon différente mais avec autant de cohérence, Yamada sensei affirme que pour lui, l’Aïkido n’est pas fait pour le combat, l’aspect martial est donc symbolique. Là aussi, la relation à l’autre et les principes de mouvements sont mis en avant. La pédagogie est adaptée à l’orientation, au cadre d’étude. L’énoncé est clair, la pratique cohérente. Le cadre d’exploration est sain, dénué de tromperie.

Le problème majeur de l’Aïkido aujourd’hui selon moi, vient de l’incapacité de certains enseignants à faire ce type de choix clair, à déterminer et à assumer leurs orientations de pratique. Si l’Aïkido est étudié comme un art de mouvements et d’expression de principes universels, utilisant la symbolique martiale et l’esthétique japonais, il faut cesser de parler de martialité, d’efficacité et aller chercher en profondeur les logiques internes du mouvement. Je pense que beaucoup d’enseignants s’y refusent par peur de renoncer à une représentation caricaturale de la virilité : “On ne fait pas de la danse !” (sic). Ils se retrouveraient aussi face à leurs réalités corporelles, leurs tensions, leurs blocages, leurs limitations. Il est difficile de proposer un art du mouvement basé sur la fluidité, l’adaptation, la sensibilité, le rapport à l’autre avec pertinence sans passer par une remise en question ainsi qu’un travail corporel très intense et exigeant.

L’Aïkido sous une forme dansée, pourquoi pas ? © Daniel Molinier

Assumer la martialité

La majorité des pratiquants d’Aïkido que j’ai pu rencontrer reste très attachée à l’univers martial, mais ne veut pas renoncer au contexte symbolique de l’étude. C’est là que résident la plus grande confusion et une certaine lâcheté. Ils parlent volontiers d’efficacité, de ce qui « marche » ou pas mais sont incapables de définir un contexte martial et de fait, une logique stratégique, tactique, technique et corporelle. La logique des interactions pendant la pratique reste de l’ordre du rituel, du symbole et ne fait sens que dans un entre-soi. Comment justifier martialement que le Uke ne cherche pas à se placer dans la meilleure position pour lui, qu’il ne s’autorise pas à lâcher la saisie lorsqu’une meilleure opportunité s’offre à lui, qu’il n’attaque que pour offrir son corps, qu’il se place dans des positions qui ne lui permettent pas de poursuivre son action offensive, ou de se défendre à nouveau ? La plupart des Aïkidokas ne croit pas en l’efficacité de ses attaques, souvent à juste titre d’ailleurs, car ces dernières ne sont étudiées que pour subir les techniques. Lors d’un stage au Japon en 2019, Royama Senseï nous faisait remarquer qu’il ne voyait pas comment les Aïkidokas pouvaient s’entraîner correctement s’ils étaient incapables de réaliser une attaque correcte…

Face à ces contradictions, l’argument le plus souvent proposé est : on étudie les principes. Pourquoi pas, mais si ce sont des principes, ils sont applicables peu importent les conditions, sinon ce sont des techniques ! Alors pourquoi ne pas les faire vivre dans un contexte martial cohérent, sensé et pragmatique ? Les Arts Martiaux Historiques Européen, s’y attellent à leur façon sans confondre l’étude de l’épée à deux mains et la self défense, sans se prendre pour des chevaliers du 13ème siècle. Mais là encore, pousser trop loin la logique de la martialité obligerait les enseignants à faire face à leurs limitations et à leurs croyances. Cela les éloignerait de trop de la narration fantasmée du guerrier libre et invincible. Pour que l’Aïkido cesse sa déliquescence, il faudrait regarder les choses en face. Un retour à plus d’humilité et de simplicité me semble salutaire.

L’Aïkido est un art qui regorge de trésors. Il est pourtant en perte de vitesse, en cause, l’absence de sens donné et le manque de cohérence entre le discours et la pratique. Que ce soit par la martialité ou par une forme plus symbolique, il convient selon moi de proposer un environnement de pratique clair, où les pratiquants peuvent évoluer, expérimenter, ressentir plutôt que de se perdre dans des détails, des astuces qui n’ont de sens que dans un cadre figé et dysfonctionnel.

Si les contextes d’études étaient énoncés clairement, affinés, cela favoriserait l’évolution pédagogique, l’expression des principes, la profondeur de la recherche, la créativité et l’évolution dont l’Aïkido a besoin.

Tanguy Le Vourch débute l’Aïkido en 2000 auprès de son père Jean Yves Le Vourch sous l’égide de Maître Tamura. Il étudie pendant plusieurs années sous la direction d’Akuzawa Sensei, de Kuroda Sensei et de Hino Sensei. Il enseigne à Brest, le Kishinkaï Aïkido, école fondée par Léo Tamaki et qu’il intégra dès sa formation.


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