L’efficacité de l’Aïkido : interview avec Léo Tamaki

Lorsque j’ai rencontré Léo Tamaki pour la première fois, il m’a donné des réponses originales et cohérentes à des questionnements techniques qui me laissaient insatisfait. Depuis nos échanges m’ont régulièrement éclairé sur divers aspects des traditions martiales, et cela m’a permis de structurer plus clairement ma pratique. Les choix de Léo ne sont pas nécessairement les meilleurs. Cette qualification n’a d’ailleurs pas grand sens dans le monde martial. Mais leur cohérence, entre eux et par rapport au cadre pour lequel ils ont été pensés, est riche d’enseignements quelle que soit notre orientation de travail.

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Techniquement, qu’est-ce que l’Aïkido pour toi ?

Une voie de développement de la conscience intérieure et extérieure.

En quoi l’aspect martial est-il important dans cet objectif ?

Toute activité réalisée délibérément permet de développer sa présence au monde. Mais une pratique martiale a l’avantage de mettre l’individu face à une situation instable et dangereuse. Plus le cadre martial sera exigeant, plus les qualités qu’il permet de développer seront élevées. La conscience intérieure est nécessaire pour modifier l’utilisation de son corps, la conscience extérieure pour percevoir la situation externe. Seules les perceptions correctes de ce qui se passe à l’intérieur et l’extérieur permettent l’action juste. La présence développée dans un tel contexte est à mes yeux plus riche, et plus utile au quotidien.

Qu’appelles-tu « cadre martial » ?

Les pratiques martiales apportent des outils pour répondre à des situations particulières. Que ce soit faire face à des agressions dans l’île d’Okinawa au 19èmesiècle avec le Karaté, survivre sur un champ de bataille de l’archipel au 16èmesiècle avec le Kenjutsu, ou s’éduquer physiquement et moralement dans le Japon du 20èmesiècle avec le Judo. Des contextes très différents ont donné naissance à une grande variété de disciplines avec des spécificités techniques, et des particularités éthiques. Ces pratiques se sont développées parce qu’elles donnaient des réponses adaptées aux problèmes qu’elles devaient résoudre, à leur « cadre martial », leur contexte de pratique.

À quoi peut servir aujourd’hui une discipline ayant permis de survivre sur les champs de bataille au 15èmesiècle ?

Effectivement savoir décapiter un adversaire ne sera pas utile tel quel dans une journée de bureau. Pas plus que savoir sauter un obstacle à cheval, ou descendre une montagne à skis. Mais les qualités de présence, de détermination, développées par une école martiale vieille de plusieurs siècles, seront très utiles à un homme du 21èmesiècle.

Toutes les disciplines peuvent donc être pratiquées avec bénéfice ?

Oui, à condition d’en choisir une qui permet d’atteindre nos objectifs. Si le contrôle de soi est notre but principal, le Judo sportif n’est probablement pas le plus adapté. De même que le Kenjutsu si notre objectif est la self-défense. Malheureusement aujourd’hui les disciplines martiales sont souvent travaillées complètement décontextualisées. L’art martial est ainsi devenu un terme générique désignant aussi bien le Karaté, que le Kenjutsu ou le Judo. Les traditions ont une certaine plasticité, permettant de les utiliser pour des objectifs plus ou moins variés. Il n’en reste pas moins que leur panel technique est spécifique, et qu’il induit en outre un éthos qui leur est propre. Ne pas connaître le contexte qui a donné naissance à un art, et ceux auxquels il peut s’adapter, amène trop souvent à juger de sa valeur au regard de sa capacité à résoudre une situation pour laquelle il n’est pas taillé. Si je juge de la valeur du Judo face à une horde de samouraïs en armure et armés de lances, j’aurai le même sentiment que lorsque je suis devant un cutter et que je dois planter des clous. (Rires)

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Aujourd’hui la difficulté est que tout est évalué en comparant avec le MMA.

Tout à fait. L’individu lambda a tendance à juger de la valeur d’une discipline en fonction de son potentiel face au MMA ou à la boxe. Ces sports sont excellents dans des affrontements rituels. Et je ne connais pas d’expert d’un art guerrier, surtout passé sa prime jeunesse, qui soit capable de s’illustrer dans une cage ou sur un ring, les mains limitées par des gants, et son arsenal amputé de toutes les techniques amorales qui lui auraient permis de survivre. En revanche lorsque tout leur est permis, à toute époque on a vu des guerriers s’illustrer bien au-delà de leurs jeunes années. Dans le même temps, les exemples de champions de combats rituels qui se retrouvent désarmés dans des contextes sauvages ne manquent pas non plus. Connaître le cadre de la pratique, les situations auxquelles sont censées répondre nos arts, est fondamental pour pouvoir les apprécier pleinement.

Quel est le cadre martial de l’Aïkido ?

Dans le cas de l’Aïkido c’est très compliqué. La discipline est née récemment, sur la base de traditions multiples, et sans que le Fondateur ne lui fixe de limites et ne la définisse précisément. Dès lors certains en font une gymnastique, quand d’autres l’utilisent en self-défense, art de santé ou outil d’affrontement rituel. Beaucoup d’orientations étant d’ailleurs mixées à des degrés divers. Finalement pour moi tout cela est possible, respectable, mais il faut que cela soit conscientisé, délibéré.

L’Aïkido pour s’affronter rituellement ?

C’est exactement ce que j’observe quand je vois des adeptes opposer leurs structures. Lorsqu’un pratiquant en saisit un autre très fort à deux mains en essayant de le bloquer, et que l’autre essaie de surmonter cette résistance passive, on est dans un bras de fer. On peut utiliser les termes que l’on veut, kokyu, etc., pour moi c’est une compétition rituelle. Ce qui ne signifie pas que l’exercice est inintéressant, qu’il n’y a pas de technicité, etc. Simplement on n’est pas dans un contexte guerrier. Aïte n’est pas dans une véritable attaque, et les deux se reposent, même si c’est parfois fait de façon intelligente, sur leurs capacités athlétiques.

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Quel est le contexte considéré dans l’Aïkido du Kishinkaï ?

Dans le Kishinkaï la pratique est paradoxale, dans le sens où elle répond à un contexte qui n’existe pas. L’Aïkido que nous proposons est une actualisation qui donnerait des outils efficaces à un guerrier pour survivre à une confrontation à mort telle qu’il en existait dans le Moyen Âge, mais face à des adeptes qui auraient un panel aussi riche que celui qui existe aujourd’hui. Nous nous appuyons donc sur des principes intemporels, mais en actualisons les manifestations (les techniques) pour ne pas être obsolète face aux évolutions de toutes les disciplines martiales. Bon tout cela est très théorique, et personne dans l’école ne se prend pour un guerrier, pas plus que les gens pratiquant le Shinkage ryu ou le Katori Shinto ryu. C’est simplement le cadre qui donne son sens à notre pratique.

Quelles sont les spécificités techniques du cadre du Kishinkaï ?

Le cadre que je considère est :

  • un affrontement guerrier dont l’issue pour l’un des protagonistes est probablement la mort

  • un ou plusieurs adversaires qui sont armés

  • un avantage physique en faveur d’Aïte

Difficile de considérer une situation plus difficile que celle où l’on fait face à une ou plusieurs personnes armées, qui nous sont physiquement supérieures, et déterminées à nous tuer. Mais c’était une situation très plausible dans le passé, à laquelle les adeptes s’entraînaient à survivre.

Considérer une telle situation nous oblige à avoir un catalogue technique réfléchi, et permet de développer au plus haut point la conscience intérieure et extérieure.

Tu évoquais le fait qu’une saisie forte n’est pas une attaque. Peux-tu développer ?

Paradoxalement, l’Aïkido est souvent pratiqué comme un affrontement rituel. Un homme en saisit un autre aussi fortement que possible, et la compétition de structure commence. L’enjeu pour Tori consiste alors à surmonter la résistance de celui qui saisit, tandis que le but pour Aïte est de ne pas subir le mouvement. Il n’y a rien de mal à cela. L’affrontement rituel est un besoin humain, et l’assouvir de façon codifiée et sécurisée à travers ce type de pratique est parfaitement acceptable. Simplement il n’est pas question ici d’affrontement guerrier, et on a même du mal à parler d’attaquant. Il est d’ailleurs assez symptomatique de voir que le terme semble difficile à prononcer dans de nombreux groupes.

À titre personnel, le contexte martial que j’utilise est un combat de survie. Et un bras de fer, même sophistiqué, n’a aucun rapport avec cela. Les qualités que l’on développe n’ont d’ailleurs rien à voir. Quand ce type d’affrontement rituel demande stabilité, connexion et structure, la situation que je considère nécessite mobilité, légèreté et dissociation. D’ailleurs même la plupart des disciplines de combat rituelles utilisent les mêmes qualités. Que l’on pense à un escrimeur, un boxeur, un judoka ou un kendoka. La stabilité est bien loin dans ses préoccupations, alors qu’elle est tellement recherchée dans des disciplines ou le combat n’est pas pratiqué. Mohamed Ali disait « Float like a butterfly, and sting like a bee. », pas « be heavy as a mountain, and rooted as a tree ».

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Pourquoi a-t-on tendance à s’ancrer, vouloir être stable ?

C’est une pulsion naturelle. Beaucoup d’élèves viennent pratiquer pour se rassurer. Ils veulent contrôler la situation, la figer. Or le combat est le chaos absolu. On est dans une tempête. Que l’on soit sur un bateau ou une planche de surf, essayer de s’enraciner n’a aucun sens. Il faut faire preuve d’Awase, s’harmoniser. Être stable c’est être une cible, être vulnérable. Cela n’a pas de sens dans un contexte martial. Maintenant travailler cette qualité peut faire du bien à certaines personnes. Il ne faut juste pas s’illusionner sur son utilité en combat. Mais je crois que savoir s’adapter, même si l’on ne considère que notre quotidien, est bien plus efficace pour faire face aux imprévus inévitables de la vie.

Il est alors important de ne pas pousser dans le sol ?

On peut utiliser le sol pour diverses choses, comme générer de la puissance ou résister à un mouvement. Et c’est très utile dans un affrontement rituel, en particulier à mains nues. C’est toutefois relativement lent et visible. Apprendre à modifier sa façon de se déplacer permet d’être difficilement lisible. Notre cerveau reconnaît et traite nombre d’informations de façon automatique. Lorsque l’on bouge d’une façon inattendue, rare, il lui faut passer au mode conscient qui est très lent pour apporter une réponse adaptée. Bouger « différemment » donne ainsi un avantage majeur. C’est aussi très économique en énergie, et permet de conserver un potentiel de mouvement quelle que soit la posture.

Qu’entends-tu par « potentiel de mouvement » ?

Le potentiel de mouvement est la capacité d’un corps à agir. Mais dans la même position, des personnes auront des potentiels très différents. Quelqu’un cherchant à être enraciné aura peu de liberté. De même que quelqu’un ayant connecté les diverses parties de son corps. Ces actions sont utiles dans certaines situations, mais très rarement en combat de survie. Le danger vient de la liberté d’action d’un adepte. Plus il a de possibilités, plus il est redoutable. Et cela dans n’importe quelle position. Souvent une personne assise en seïza sera totalement vulnérable. C’est d’ailleurs pour cela que les Tokugawa ont développé son utilisation dans les situations officielles qui étaient potentiellement dangereuses. Mais un adepte de haut niveau conservera un potentiel énorme en toutes circonstances.

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Qu’entends-tu par modification de l’utilisation du corps ?

Toute activité pratiquée régulièrement modifie le corps. Un marin, un alpiniste ou un danseur ont modifié leur corps et son utilisation. Cela permet de réaliser des actions impossibles à une personne non entraînée.

Dans les arts martiaux il y a essentiellement deux tendances. La première est le renforcement. On apprend au corps à être plus puissant, à résister aux impacts. C’est utile pour un lancier en première ligne, ou un pratiquant de Kyokushin Karaté. Paradoxalement, malgré le discours sur l’utilisation de la force de l’autre, c’est aussi un axe très répandu en Aïkido. On voit ainsi des adeptes aux poignets larges comme des branches et au buste comme un tonneau, développés par un travail en opposition. Dans ces courants de pratique, dépasser les qualités physiques de son adversaire est primordial. La seconde tendance vise à jouer avec Aïte, à l’illusionner. Si on ne peut être plus rapide que lui, alors il faut faire un geste qui soit difficilement visible. Si on ne peut être plus fort que lui, alors il faut réaliser un mouvement qu’il ne sente pas. Aïte ne peut agir efficacement face à quelque chose qu’il ne perçoit pas correctement.

Dans le contexte de l’Aïkido du Kishinkaï, où l’on est sans armure face à un adversaire armé, l’enracinement, la connexion, ne sont d’aucune utilité. Nous développons la légèreté, la mobilité, la dissociation.

Comment apprendre à bouger différemment ?

Malheureusement il s’agit de choses qui se transmettent de corps à corps. Disons qu’il faut utiliser d’autres muscles, en utiliser certains différemment, et avoir une autre intention. Bien travaillé, cela devient une seconde nature. Mais cela demande un investissement et un travail en conscience.

Les exercices tels que ceux développés par les maîtres Kuroda, Hino, Akuzawa peuvent-ils aider ?

Ils le peuvent. Mais en général je constate qu’ils prennent surtout plus de temps. J’en ai adopté avec enthousiasme quand je les ai rencontrés. Mais au final j’ai constaté que trop souvent l’élève devenait bon dans l’exercice sans développer une réelle maîtrise de la qualité. D’où l’intérêt de travailler dans de multiples techniques, où le principe est en plus contextualisé. Chaque mouvement peut être réalisé à un niveau basique en utilisant force et vitesse. Mais si l’on veut pouvoir les faire fonctionner face à un adversaire supérieur physiquement, il faut s’élever à un autre stade. Les techniques sont des sortes de casse-tête corporels. Elles nous proposent des problèmes que l’on ne peut résoudre qu’en bougeant différemment. C’est compliqué car spontanément on a juste envie de faire mieux et plus de ce que l’on fait. Mais comme pour un casse-tête chinois, il faut adopter un autre point de vue. « Think outside of the box » comme disent les anglo-saxons.

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Pourquoi utilises-tu des Atémis tels que Shomen ou Yokomen au lieu de directs et crochets ?

J’ai une nette préférence pour la coupe dans les Atémis, notamment pour le premier mouvement d’une attaque. Une coupe est finalement plus visible qu’une frappe de poing, c’est une évidence. Et imaginer qu’un Shomen initial va toucher le front d’un adversaire est illusoire. Mais il en est de même pour un jab. Soit le Shomen atteint le front ou la fontanelle, très bien on peut alors enchaîner facilement. Soit une garde s’est mise en travers, et le Shomen se transforme en saisie, ou ouvre la garde pour les frappes suivantes. Une coupe a l’avantage de prendre un plan entier. Elle compense en outre le fait d’être plus visible, par celui d’être plus dur à esquiver, et beaucoup plus puissante. Les casses au poing ne font d’ailleurs jamais autant de dégâts que celles au tranchant de la main. L’affrontement guerrier n’est pas comme le combat rituel, il ne dure pas. On s’engage totalement en cherchant à faire le plus rapidement possible le plus de dommages, quoi qu’il nous en coûte. La coupe est plus adaptée à cette stratégie.

Tu évoques le Shomen comme premier mouvement d’un enchaînement ?

Oui. L’attaque unique, faite d’un simple Shomen ou Yokomen n’a aucun sens. L’erreur vient du fait que l’Aïkido, très offensif, agi souvent dès que l’intention naît chez Aïte. Et que l’action se déroule donc généralement lors de son premier mouvement d’attaque. Mais l’attaquant ne doit pas avoir comme objectif de porter une attaque unique. Dans mes cours je fais souvent travailler les attaques avant tout autre mouvement. Une saisie se poursuit ainsi avec une projection, une clé ou des frappes. Quant aux Atémis ils sont délivrés en série, un Shomen étant suivi de deux ou trois autres frappes. Aïte doit avoir confiance dans ses attaques, et les travailler dans des situations de succès. Dans ce cadre, une frappe n’est jamais isolée. Après, la technique idéale d’Aïkido est généralement réalisée dans le premier temps, donc la série n’a pas le temps de se déployer.

Quelles sont les différentes distances de combat ?

Pour moi il faut soit être à la limite de la portée d’Aïte, à une distance où il peut toucher mais difficilement, et qui nous permettra de voir son attaque, soit au corps à corps dans une situation où on l’a submergé. La première distance permet d’attaquer dans l’attaque, car tout mouvement offensif s’accompagne automatiquement d’une ouverture chez celui qui l’exécute. Dans la seconde on doit généralement être si proche que notre tête se trouve à l’endroit où Aïte aimerait avoir la sienne. Il faut à tout prix éviter les distances de combat, celles où l’on échange des coups en affrontement rituel. L’Aïkido n’est pas fait pour s’opposer. Il a vocation à éviter le combat, et s’il n’existe aucune alternative, à être brutalement efficace. C’est l’affaire d’un instant. N’oublie pas que l’on considère qu’Aïte nous est physiquement supérieur. On n’a donc pas les moyens physiques de s’engager dans une lutte.

Les formes techniques que tu proposes placent les corps très proches l’un de l’autre. Ne risque-t-on pas d’être touché à cette distance ?

On dit que celui qui craint de mourir sera tué. Penser à se protéger c’est déjà se poser en tant que victime. Lorsqu’il faut agir, il faut être un prédateur. Naturellement on ne souhaite pas être touché. Mais le meilleur moyen de ne pas l’être est de mettre l’assaillant hors d’état de nuire.

Il ne faut pas oublier que pour celui qui défend un échec sur dix peut signifier la mort, quand pour celui qui attaque, un seul coup qui porte peut garantir la survie. Plus on s’est approché d’Aïte, d’une façon qui l’a destructuré, moins ses éventuelles actions peuvent avoir un effet important. Par ailleurs s’il est vraiment submergé par une action engagée, la signification d’Irimi et Atémi, il se met alors à agir en proie et se préoccupe de se défendre au lieu d’attaquer.

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As-tu des expériences de combat ?

Oui. J’ai pratiqué diverses disciplines, et combattu comme chacun dans le cadre d’entraînements. Parfois brutalement comme en Karaté Kyokushin. Mais j’ai surtout eu une jeunesse… agitée. Et en conséquence un nombre relativement important d’expérience de combat dans la rue, dans un cadre totalement informel. (Rires)

L’Aïkido a-t-il été utile ?

Très. En particulier l’utilisation de l’espace lorsque je me suis retrouvé face à plusieurs personnes. C’est un travail très rare dans les autres disciplines, alors que c’est une situation très fréquente.

As-tu réussi à « placer » des techniques ?

Oui. J’ai pu réaliser des mouvements de façon assez orthodoxes, tels que Ikkyo, Hiji Kime Osae ou Kote Gaeshi. Mais c’est sans importance. Il y a eu bien plus de gestes spontanés, et c’est cela qui est intéressant, arriver à une intégration des principes de façon à ce qu’ils s’expriment librement.

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Tu insistes sur des entrées très directes, quand « sortir de la ligne » est généralement préconisé. Pourquoi ?

Parce que cela me semble la seule action crédible martialement. Sortir de la ligne, tel que présenté dans l’Aïkido mainstream aujourd’hui, est plus qu’improbable. Actuellement le Uke a pour habitude de lancer une attaque unique, et de continuer à regarder dans la même direction, même si Tori est « sorti de la ligne ». C’est complètement invraisemblable ! Pour moi deux possibilités sont crédibles. Rester sur la ligne, ou s’en écarter de façon aussi infime que possible, et au tout dernier moment. C’est si difficile qu’en escrime on a même simplement laissé une bande d’1,5m de largeur !

Quelles sont les principales difficultés de cet Irimi très « strict » ?

Il y a bien sûr une difficulté technique. Il faut, pour ne pas être vulnérable garder son centre de gravité au milieu du corps, sans le transférer d’un pied à l’autre lors du déplacement. Cela est simple en théorie, mais très difficile à réaliser réellement. Mais il y a surtout une difficulté mentale. Lorsque l’on fait face à un danger, trois options s’offrent à nous. Fuir, se figer, combattre. Ce sont ce que les anglais appellent les « trois F » : fight, flight et freeze. Chacune de ces réactions existe et un pourcentage particulier de la population privilégie spontanément chacune d’elles. Parce que selon les situations elles peuvent toutes se révéler efficaces. Paradoxalement, la nature ne nous donne pas à choisir entre les trois, car un danger imminent ne laisse pas le temps à la réflexion. Nous sommes donc plutôt câblés pour l’un ou l’autre de ces choix. Et parmi eux, combattre, foncer, entrer dans l’attaque, Irimi, est le plus rare. C’est pourquoi il est nécessaire pour ceux qui veulent en faire une seconde nature de le travailler encore et encore.

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Doit-on uniquement employer des techniques où nous provoquons l’attaque ?

Naturellement, faire attaquer quand et comme on le souhaite, serait idéal. Et le travail permet d’améliorer les chances de le faire. Mais elles sont plus que minces ! Voir un Uke se jeter sur une main tendue, le regard fixé dessus, est toujours une source de fous rires chez les adeptes pratiquant le combat, toutes disciplines confondues. Provoquer l’attaque est très difficile. En revanche, laisser une attaque s’initier est plus réalisable. L’idéal est d’agir lors de l’intention et avant le début de l’action, ou à son tout début.

Comment peut-on faire fonctionner un mouvement lorsque l’on est surpris ?

C’est une difficulté majeure. Mais c’est aussi la situation de base à laquelle se trouvait confronté le samouraï. Les traditions guerrières étaient multiples, et jalouses de leurs secrets. C’est donc en prenant ce paramètre en compte que se sont développées nombre d’écoles. On y apprenait à faire face à des directions, à agir plus que réagir, et s’engager totalement dans l’attaque. Car il ne faut pas s’y tromper, les mouvements de l’Aïkido ne sont pas des défenses, ce sont des attaques dans l’attaque. C’est le sens de Irimi et Atémi. Ikkyo, Kote Gaeshi, Shiho Nage, etc, sont des moyens d’exposer Aïte pour pourfendre, perforer, briser.

Les techniques que tu cites, Ikkyo, Kote Gaeshi, etc. sont « crédibles ». D’autres semblent plus improbables. Pourquoi les conserver ?

Il est vrai que le cursus de beaucoup d’écoles d’Aïkido comporte des techniques qui ne peuvent fonctionner que face à un manchot sous anesthésiant sans intentions belliqueuses (rires). Le catalogue technique du Kishinkaï est beaucoup plus réduit que celui de la majorité des courants, et a évacué les fantaisies. Pour autant, il doit offrir des variations pour faire face aux diverses réactions d’Aïte face à notre action. Certaines sont plus improbables que d’autres. Mais il ne faut pas oublier que travailler longtemps quelque chose de complexe, inattendu, est aussi une stratégie intéressante que l’on retrouve dans le cursus de la plupart des traditions.

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Pourquoi le Kishinkaï donne-t-il tant d’importance aux Kaeshi Waza ?

Il n’y a fondamentalement pas de différence entre une technique et un Kaeshi. Kaeshi signifie retourner, rendre. Et les techniques du Kishinkaï ont la particularité d’intégrer simultanément l’Awase et l’Irimi. On accepte donc toujours quelque chose que l’on retourne. Les Kaeshi Waza permettent au pratiquant de prendre conscience que rien n’est jamais fixé. Qu’aucune situation n’est jamais perdue ou gagnée. Tori doit donc rester vigilant, et Aïte ne doit pas abandonner, jusqu’au coup de grâce symbolique.

Une technique doit-elle produire le même effet quel que soit le partenaire ?

Une technique est une réponse plausible à une situation définie par certains critères. Cela implique généralement le type d’attaque, la direction, mais aussi le rapport physique, notamment de taille, entre les deux partenaires. Si tous les éléments qui appellent la technique sont là, il est très probable que l’effet soit celui prévu. Maintenant beaucoup de facteurs entrent en jeu. L’adversaire peut réagir différemment parce qu’il a lu la technique, ou même tout simplement parce qu’il a travaillé des réactions particulières. Surtout, lors des cours, il arrive fréquemment que des paires de pratiquants se retrouvent à travailler ensemble un mouvement qui n’est pas logique. Prenons Ude Kime Nage et Shiho Nage qui peuvent suivre une entrée identique. Mettons que l’un des pratiquants fasse 1m90, et l’autre 1m55. Eh bien il est évident que si l’on travaille Shiho Nage, ce n’est absolument pas adapté pour le grand en tant que Tori. De même que Ude Kime Nage ne sera pas adapté pour le petit en tant que Tori. L’enseignement contemporain se fait en larges groupes, et il faut s’accommoder de ces situations. Mais il est important que l’enseignant connaisse, et explique le cadre d’action des techniques. Le cursus d’un système est un résumé qui doit présenter des solutions et des stratégies. Chaque élément a des raisons d’y être, et un contexte d’application précis. Si il n’est pas compris, on va au-devant de graves déconvenues.

Dans le cadre d’un affrontement, que faire lorsque le mouvement bloque ?

Bloquer un mouvement à en général pour effet d’exposer celui qui agit ainsi à une pléthore de dommages. Cela n’a aucun sens dans un situation martiale. Le danger vient lorsque l’on a mal réalisé le mouvement et qu’Aïte n’est pas impacté et peut agir à sa guise, ou qu’Aïte a lu notre action et agi en conséquence. Le danger vient toujours de l’action de la personne qui nous fait face, pas de sa résistance passive qui n’a aucun sens dans un cadre martial. Il faut alors utiliser immédiatement la réaction d’Aïte pour agir. Il ne faut jamais s’entraîner à surmonter une résistance, quelle que soit la façon dont elle est survenue. On n’appuie pas plus fort avec son poing ou son sabre quand ils ont été interceptés.

Lorsqu’une attaque arrive, doit-on rentrer dans la sphère de l’autre ou absorber ?

Généralement on voit en effet l’un ou l’autre, ou une succession des deux. La particularité du Kishinkaï est la simultanéité stricte d’Irimi et Awase, rentrer directement… en faisant se prolonger l’attaque.

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La plupart des techniques d’Aïkido se terminent par une projection ou du moins un « amené au sol ». Est-ce une finalité que de mettre l’autre à terre ?

Non. Il s’agit d’ailleurs souvent d’une action de Uke qui diffuse ainsi l’effet d’un mouvement. Aïte est au plus vulnérable quand il est entre deux, instable, en suspension. L’Aïkido mainstream qui se complaît dans l’opposition de structure ne fait paradoxalement que renforcer celle de l’autre à travers la solidité qu’on lui oppose. Dans la pratique il faut mettre l’accent sur le vide, la non-opposition. Écraser, s’imposer est un objectif qui rencontre très vite ses limites. Je préfère le travail de Kuzushi, destructuration.

Quel est le sens de l’immobilisation ?

Immobilisation est un terme qui fait rire les pratiquants d’autres disciplines, en particulier Jujitsu Brésilien, lorsque l’on montre les mouvements qui terminent nos techniques. Tout simplement parce qu’ils ne servent pas à cela, et n’ont aucune efficacité en ce sens. Selon les mouvements, les techniques se terminent par une fracture ou une ouverture permettant de porter le coup de grâce. On peut aussi les utiliser pour aider le partenaire à s’assouplir.

Pourquoi l’entraînement en Aïkido se passe-t-il sous forme de Kata ?

Dès lors qu’il y a transmission, il y a imitation, et donc Kata. Le souci se pose lorsque :

  • L’apprentissage se limite à cela.

  • La richesse du kata n’est pas comprise.

Le Kata est la seule façon de transmettre l’expérience accumulée des générations qui nous ont précédées. Mais l’étude des principes et stratégies qu’il transmet doit s’accompagner de leur travail en situation ouverte, dans un cadre de plus en plus libre, afin qu’ils soient réellement intégrés par le pratiquant. Sans quoi devenir bon dans le Kata devient le but, et les qualités développées ne peuvent être exprimées en dehors. Le cursus d’une école, fait de ses Katas, est un aide-mémoire, un résumé. Il n’est en aucun cas limitatif, et a vocation à être examiné, trituré dans tous les sens. C’est pourquoi, même riche en principes et stratégies, il se doit d’être concis dans le nombre de ses formes. Chaque forme étant ensuite approfondie, explorée…

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Cela permet-il d’aborder le combat efficacement ?

Le kata est l’outil fondamental qu’utilisait les samouraïs. Mais ils ne le concevaient pas de la même façon que la plupart d’entre nous. L’objectif n’est pas de réussir à passer telle ou telle séquence en combat. Cela peut arriver, mais ce n’est pas la question. La question est de savoir si les Katas contenaient tous les enseignements de l’école, et permettaient de les intégrer face à des archétypes d’attaques (directions, distances, etc.). Car ne l’oublions pas, à l’époque féodale il n’y avait pas de moyens de connaître les autres façons de combattre, et la surprise était souvent synonyme de défaite. Il fallait donc être schématique, et ne pas s’habituer à des attaques particulières pour rester libre face à l’inattendu.

Le Kata doit d’abord être étudié de façon formelle. Puis lorsque la forme est acquise, on le travaille en augmentant l’intensité ou en ouvrant le cadre. Jamais les deux ensembles car cela aboutit automatiquement à la blessure. Finalement on doit arriver à travailler à très haute intensité, ou dans un cadre totalement ouvert. Les deux simultanés ne se retrouve que dans le combat réel. On ne les trouve évidemment pas dans les disciplines de combat rituelles dont le cadre est toujours très fermé.

Le travail libre est donc nécessaire ?

Oui. Savoir répondre efficacement à une situation déterminée fait partie de l’apprentissage. Mais savoir répondre à une attaque que l’on connaît à l’avance ne fait pas plus de vous un adepte martial, que surfer une vague à jamais identique ne fait de vous un surfeur. L’intérêt est de savoir s’adapter à chaque vague qui est toujours unique. C’est pourquoi je fais travailler dans des cadres plus ou moins ouverts très régulièrement, et cela dès les premiers pas du pratiquant. Car c’est un véritable handicap de commencer ce type de travail tardivement.

Qu’est-ce qui est le plus important de l’intention ou la connaissance technique ?

L’intention est beaucoup plus importante que la technique. Le catalogue technique le plus riche, le mouvement le plus sophistiqué, n’ont aucune utilité si l’adepte n’est pas déterminé. J’ai d’ailleurs rencontré des virtuoses dans la technique et/ou l’utilisation du corps qui vivaient littéralement dans la peur. À l’inverse des adeptes comme Mochizuki Hiroo vivent sereinement. Ils savent que leur physique n’est sans doute plus au pic de leurs capacités, mais ils ont l’expérience, et la force d’un esprit forgé dans une pratique martiale juste. Dans le contexte de la pratique martiale, au Japon « Ki » est d’ailleurs employé dans le sens d’intention, vitalité. L’aspect énergétique étant réservé à la médecine.

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Est-il nécessaire de participer à des stages en plus des cours ?

Oui, ce sont des moments de pratique fondamentalement différents.

Les cours réguliers permettent de travailler beaucoup et dans le détail, de se forger et se polir. Les stages permettent trois choses importantes :

  • Ouvrir son horizon. Le plus haut niveau que l’on a pu rencontrer définit souvent notre limite. En ce sens, il est essentiel d’aller très tôt à la rencontre de grands experts afin de prendre conscience du possible.

  • Engranger beaucoup d’information en peu de temps, élargir son répertoire.

  • Voir comment on est capable de s’adapter à de nouveaux pratiquants.

Le dernier point est le plus important pour un pratiquant avancé. Je ne parle pas de la capacité à passer un mouvement à qui que ce soit coûte que coûte. C’est stupide, et cela ne révèle qu’une incompréhension de ce qu’est le combat, en même temps qu’un désir infantile de toute puissance. Je parle de la capacité à lire un pratiquant que l’on ne connaît pas, à s’harmoniser aussi parfaitement que possible à son action. À ce titre la première interaction est toujours la plus intéressante.

Quelle utilité peut avoir l’application Kishinkaï Online que l’école met en place ?

J’ai d’abord pensé que l’apprentissage martial par vidéo pour l’Aïkido était de peu d’utilité. Mais le temps passant j’ai pu observer des outils très bien faits réalisés dans diverses disciplines. Le confinement a aussi créé une situation qui a fait prendre conscience au public du potentiel du travail à distance. Entendons-nous bien. Une application seule ne permettra jamais d’atteindre un haut niveau de pratique en Aïkido. Mais c’est un très bon outil de révision ou d’initiation.

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Kishinkaï Online permettra donc de s’initier à l’Aïkido ?

Non. Kishinkaï Online est un outil à destination des pratiquants de l’école. Le catalogue technique y est présenté, mais sans instructions détaillées. Dans sa première version qui sera disponible fin octobre, ce n’est pas une application didactique. Un pratiquant d’un autre courant aura ainsi parfois du mal à comprendre certains choix techniques sans explications. Mais cela permet de lever un doute lorsque la mémoire fait défaut, de réviser et approfondir.

Tu récuses les techniques qui fonctionnent grâce à un écart de niveau entre les partenaires. Qu’entends-tu par là ?

Il s’agit simplement de ne pas compter sur des actions telles que des attaques téléphonées où l’on se découvre à outrance, et des réactions stupides telles que continuer à regarder là où était Tori mais où il n’est plus, garder une saisie, etc. L’Aïkido devient intéressant lorsque les deux en font. Trop souvent on voit bien que Uke se met dans un état totalement différent de Tori. C’est une victime soumise. Cela n’a aucun intérêt à mes yeux. Nous progressons en fonction des difficultés auxquelles nous faisons face. Si Uke n’en présente pas, nous stagnons. Si il a des actions/réactions illogiques, incohérentes, il nous fait rentrer dans un monde d’illusions.

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Comment rester incisif tout en étant relâché ?

Pour beaucoup l’expérience du combat se fait essentiellement à travers les films et séries. La détermination en combat y est manifestée par une tension physique visible. C’est malheureusement l’inverse total de ce qui doit être réalisé par un adepte, qui devrait se relâcher comme un fauve prêt à bondir en situation de tension. Il faut donc refaire toute l’éducation des pratiquants, et c’est très, très difficile. Surtout parce que l’agressivité et la tension donnent aussi des résultats. Simplement bien plus faibles. Concrètement il faut faire travailler régulièrement très doucement, mais aussi en alternant les intensités très haute et très basse.

Qu’entends-tu par Awase et Musubi ?

En Kishinkaï, Awase, l’harmonisation, consiste à utiliser au mieux la forme de l’attaque. Musubi, lier, est de l’ordre de la fusion. Cela désigne la qualité du contact. Quelque chose qui n’est pas visible de l’extérieur, mais fait toute la différence entre les partenaires et dans la réaction de Uke. C’est pourquoi un mouvement à la forme extérieure similaire, peut avoir des effets très différents selon la qualité du Musubi. Musubi ne sert à rien sans Awase, mais c’est Musubi qui donne cette impression de magie. Pour cela il faut arriver à devenir un avec Aïte. C’est l’une des choses les plus difficiles à réaliser…

Nous avons beaucoup parlé de cadre martial durant cet entretien. Mais l’accent sur la martialité ne risque-t-il pas de dénaturer la discipline ?

L’Aïkido peut être une merveilleuse voie de développement humain. Un cadre martial cohérent et crédible ne le transforme pas en self-défense ou sport de combat. Il donne simplement des outils plus efficaces et amusants au pratiquant pour développer sa conscience intérieure et extérieure.

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Un mot pour conclure ?

L’Aïkido est une superbe discipline. Mais trop souvent ses adeptes la promeuvent en évoquant des personnages en noir et blanc. Trop souvent ses enseignants légitiment leurs choix par ceux du passé. Une tradition ne survit que parce qu’elle parle à ses contemporains. Préserver les principes intemporels d’une école en actualisant leurs manifestations n’est pas facile. C’est un chemin sur lequel des erreurs seront faites. Mais le futur de l’Aïkido ne peut en faire l’économie.


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