Santé, pratique solitaire et Dragon Magazine spécial Aïkido n°5

Voici un article que j’ai écrit pour Dragon Magazine (Hors-Série Spécial Aïkido n°5) sur la thématique du « travail individuel ». Je remercie chaleureusement Léo Tamaki qui m’a proposé de tenir une colonne mêlant Aïkido et Shiatsu. Vous pouvez actuellement trouver ma contribution au numéro 6 en librairie !

Pour l’article qui suit j’ai ajouté quelques précisions sur les termes japonais à destination des non-pratiquants d’arts martiaux. En outre, vous trouverez à la fin la rubrique « Un point c’est tout ! » présentant un point d’acupuncture ainsi que ses grandes fonctions.

Santé et pratique solitaire

Lorsque l’on décide d’entreprendre l’étude d’une discipline telle que le Shiatsu, on se retrouve confronté à une difficulté : comment progresser en l’absence de jusha [patient, receveur*] ? De la même manière en Aïkido, peut-on s’entraîner sans partenaires ? En d’autres termes, est-ce qu’un travail solitaire m’aidera à m’améliorer dans une discipline où l’essentiel de la pratique se fait à deux ? Le temps étant une denrée rare et les lieux d’entraînement parfois éloignés, la réponse à cette question apparaît cruciale pour le passionné.

La bonne nouvelle c’est qu’en se posant cette simple question on progresse déjà ! Chercher à y répondre c’est essayer de comprendre le but de l’entraînement et l’importance du cadre dans lequel l’enseignement est prodigué. La pratique solitaire nous oblige à déterminer ce que l’on cherche et à trouver des moyens de l’atteindre. C’est un effort de responsabilisation qui, à mon sens, ne peut mener qu’à la progression.

L’apprentissage par le jeu
Une fois cette démarche entamée, il s’agit de trouver les moyens de s’enseigner à soi-même. Le jeu est fréquemment présenté comme le plus efficient des moyens d’apprentissage. Il semblerait que l’atmosphère non-compétitive et le plaisir qui peuvent s’en dégager permettent une exploration plus large des possibilités du corps. On pourrait ainsi dire que l’étude commence par le jeu. Au fond, les pratiquants le savent bien : quand on parle du Budo [généralement traduit par Arts Martiaux] comme du théâtre de la guerre, que peut-on faire d’autre sinon jouer comme le ferait un acteur ? Charge à nous d’éviter l’écueil qui consisterait à prendre le jeu au sérieux, plutôt qu’à jouer sérieusement…

On peut aller plus loin et supposer que le jeu est le moyen de trouver les facultés innées du corps, comme un enfant lorsqu’il explore son monde en rampant et en se roulant par terre. Cela semble paradoxal : comment est-il possible de développer quelque chose qui est censé être de l’ordre de l’inné ? Peut-être avons-nous tout simplement perdu ces facultés…

Morihei Ueshiba, le fondateur de l\’Aïkido lors d\’un échauffement

Shizentaï

L’Aïkido est souvent présenté comme une discipline utilisant ces capacités naturelles, en atteste l’expression Shizentaï** : le corps « naturel ». Il est compliqué de définir ce qu’est un corps « naturel ». On peut néanmoins supposer que c’est un préalable indispensable à une pratique sincère : comment produire un mouvement « naturel » avec un corps qui ne l’est pas ?
À ce titre il existe un amalgame entre « ne pas utiliser de capacités athlétiques » et « ne pas utiliser les possibilités du corps ». Cela pousse certainement un grand nombre de pratiquants à ne pas développer des qualités telles que la souplesse ou la rapidité qui seraient cruciales en combat (une fois les principes sous tendant la pratique assimilés).

À mon sens, un corps naturel est un corps en bonne santé, aligné. Il est notoire que dans la pratique de nombreux arts martiaux chinois dits « internes », la part belle soit faite aux exercices de santé de type Qi Gong (traduit par « travail du ki », anciennement nommé Yangsheng : nourrir le principe vital) avant d’aborder la partie martiale de la pratique. Ainsi on pourrait percevoir le maintien de l’intégrité physique (aspect martial) comme une manifestation plus extrême de l’entretien de la santé. Cela reviendrait, par exemple, à prendre soin de son corps pour qu’il soit en mesure de gérer les agents pathogènes avant qu’il ne s’occupe de potentiels agresseurs. En bref, on n’envisage pas d’envoyer un mourant au combat ; même si nous devons nous entraîner dans cette hypothèse.

En développant cette idée à l’extrême on imagine qu’une santé de fer mène aux plus hauts niveaux de l’art, et vice versa. En effet, comment effectuer l’amplitude totale d’un mouvement si les articulations coincent ou que les muscles sont atrophiés ? On ne peut imaginer suwari waza shomen uchi ikkyo [technique à genoux] si l’on ne peut tenir en seiza [à genoux].
D’aucuns argueront que cela se développe avec la pratique, et ils ont tout à fait raison. Le corps se purge et se rééquilibre par la pratique, l’Aïkido est certainement un misogi [pratique purificatrice]. Mais de combien d’heures par semaine parle-t-on ? Rappelons que la plupart des disciplines martiales nécessitent un investissement quotidien pour livrer leurs trésors. Aussi le cadre offert par une pratique solitaire intelligente permet un fabuleux gain de temps.

Santé, sensibilité et efficacité
Shizuto Masunaga, fondateur du Zen Shiatsu, disait qu’un praticien se doit d’être en bonne santé à 99 %. En effet, comment peut-on évaluer la santé de l’autre si l’on n’est pas capable de la ressentir chez soi ? Pour un pratiquant d’arts martiaux on pourrait traduire cela par : comment ressentir la moindre variation du corps de son partenaire si l’on ne peut percevoir la sienne ? Par voie de conséquence les praticiens de Shiatsu pratiquent le Do In, discipline mêlant auto-massages, étirements, exercices respiratoires, méditations… Il semblerait même qu’historiquement les deux pratiques – le Do In (solitaire) et le Shiatsu (en binôme) – n’étaient pas dissociées et constituaient les deux faces d’une même pièce.

Shizuto Masunaga

Les pratiquants d’arts martiaux dits traditionnels sont mus par des buts très divers, mais il est rare que la performance sportive à court-terme soit leur moteur. Lorsqu’on s’engage dans les voies martiales c’est généralement pour quelques décennies. L’apprentissage est long et ne laisse pas les adeptes exempts de séquelles physiques. Il n’est pas rare de ne pas atteindre le niveau d’expertise dont on rêvait plus jeune. Aussi l’âge venant, l’amertume sera probablement moindre si la santé ne s’est pas détériorée mais qu’on l’a améliorée.

Entretenir sa santé est un moyen de durer dans l’étude. Cela peut aussi être un baromètre permettant de passer des caps dans la progression (une douleur au genou peut aider à remettre en cause sa pratique en suwari waza par exemple). Enfin on peut même percevoir la santé comme un résultat tangible de la pratique martiale, car bien peu d’entre nous iront tester leurs techniques in vivo. Ainsi, de nombreux adeptes ont entrepris l’étude du Budo parce qu’ils étaient de santé médiocre et désiraient se renforcer.

Le travail en solitaire
En pratique, la porte d’entrée vers une gestion plus autonome de sa santé « martiale » réside peut-être dans des techniques aussi simples que les assouplissements. Ils sont un moyen très simple de percevoir les tensions et de les dissoudre progressivement. Comme le Budo ils sont un outil permettant de progresser dans la connaissance de soi.
Parce que la colonne vertébrale est l’axe autour duquel tout s’articule, c’est probablement le premier lieu où porter son attention. D’ailleurs, de part et d’autre de l’axe spinal, se trouvent les points Shu du dos qui jouent un rôle important dans le traitement des pathologies concernant les organes internes par exemple. Il est donc très intéressant de faire vivre cette zone. En effet, il semble que souplesse de la colonne et sensibilité soient corrélées.

Le travail solitaire comporte de nombreux atouts quant au développement de la santé, de la sensibilité, voire de la précision technique. Bien sûr, on n’oubliera pas d’évaluer la valeur des acquisitions solitaires par un travail avec partenaires. La pratique solitaire n’a véritablement de sens que si elle est confrontée régulièrement aux réalités du dojo.

Notes :
*jusha : traduit par « receveur », mais je préfère employer le terme japonais qui ne fait pas référence à une action passive. Au contraire, le jusha est pleinement conscient et prend une part active au cours de la séance de Shiatsu.

**Shizentaï : désigne plutôt un état d’être, une attitude physique et mentale, qu’une posture corporelle particulière.

RUBRIQUE

Le point Estomac 36 aussi appelé Zu san Li

Un point c’est tout !
Le point répondant au doux nom de « 36 Estomac » est un des grands points de tonification de tout l’organisme. Les voyageurs l’utilisaient pour avoir un regain d’énergie, d’où son nom : Zu San Li. San Li exprimant les trois lieux supplémentaires que l’on peut effectuer en stimulant ce point après une longue journée de marche. On l’utilise pour différentes affections, notamment celles touchant l’estomac et la sphère digestive. Il est localisé à trois largeurs de pouce sous l’extrémité inférieure externe de la rotule.


6 réflexions sur “Santé, pratique solitaire et Dragon Magazine spécial Aïkido n°5

  1. Merci pour cet article que je ne peux trouver que bien vu puisque je pratique à la fois aïkido et shiatsu.J'ajouterai que le travail sur l'utilisation de son corps que doit mener le praticien de shiatsu, au-delà de la souplesse, est en tant que tel un puissant tanren qui nourrit en retour en profondeur la pratique martiale. Cordialement,

  2. Merci pour votre lecture Benoît. En effet, on peut considérer le Shiatsu comme un tanren. Observer la même chose (le corps) sous un autre angle (le Shiatsu) permet certainement de faire des bons de progression dans la pratique martiale.Cordialement,Germain

  3. Merci pour le partage Germain. Petite question le point 36 comment le masser s'il te plaît? Simple pression brève ou bien plutôt une pression appuyer avec une direction ou un sens circulaire ?D'avance merci. stephG ; – )

  4. Haha, bonne question ! Et bien, comme disait mon professeur \ »ça dépend\ ».Néanmoins, je suis plutôt partisan d'une pression perpendiculaire à la surface, progressive et stationnaire. Mais quand on se le fait soi-même cela peut être différent. On peut frotter, tapoter, tourner (même si certains disent qu'on sort du cadre du shiatsu pour rentrer dans le domaine de l'acupression)…Ce qui me semble important c'est de mettre de la conscience dans cette zone là. À toi de t'écouter et de trouver le moyen qui te convient le mieux, et cela peut changer d'un jour à l'autre !

  5. Pour répondre à Stéph G, même si ce n'est pas à moi qu'il pose la question je dirais que le faire pouce sur pouce offrira une meilleure diffusion et sera plus agréable.(Ex : Pouce droit sur le point 36 et faire la pression avec le pouce gauche sur le pouce droit et /ou inversement)Mais il n'est pas forcément nécessaire que cela soit agréable, il y a très longtemps pour les longues marches il le faisait en moxibustion, ils avaient la peau un peu \ »brulée\ » sur ce point.Sacré Mario, à une époque on lui avait offert un teeshirt avec \ »Ca dépend\ » écrit dessus.Fabrice R

  6. Bonjour Fabrice,Merci pour cette contribution judicieuse. En effet, cette façon de faire permet d'avoir une pression puissante sans crispation (le pouce effectuant la pression n'étant pas celui qui est en contact avec le point).Oui, on raconte que les partisans de Mao se brûlaient Zu San Li pour marcher plus loin…

Répondre à Benoît Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s